Témoignage d’Annelore (13)

13 Déc

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs les députés,

Je m’appelle Annelore, je suis Belge. Sans doute mon témoignage n’aura peut-être pas à vos yeux la valeur de celui d’un de vos concitoyens susceptible de vous apporter des voix pour une future élection. Je prends néanmoins la peine de vous écrire, en solidarité avec mes amis et amies homosexuel(le)s français(es). En effet, la tournure que prennent les « débats » dans votre pays à propos de l’ouverture du mariage et de l’adoption ne me laisse pas indifférente. Je suis francophone et vos médias nationaux sont les nôtres. A l’heure des réseaux sociaux et de l’Europe, je ne peux que me sentir concernée par le sort de ces familles françaises qui vivent au quotidien les mêmes réalités que moi. Chaque fois que j’allume mon poste de télévision, chaque fois que je me connecte sur Internet, ces dernières semaines, je me sens insultée en entendant des Français descendre dans la rue pour crier leur haine (plus ou moins déguisée en bons sentiments) envers les homosexuels, pour dénier l’existence même de nos familles, pour prédire le pire destin à nos enfants (qui seraient perturbés, déséquilibrés, menacés de pédophilie, programmés pour devenir des terroristes… et j’en passe).

Ces discours, inspirés par la haine ou la peur, me semblent terriblement éloignés de la réalité que nous vivons au jour le jour dans nos familles et avec notre entourage, et cela en France comme en Belgique. En effet, au quotidien, nous sommes parfaitement acceptés dans cette société dont nous faisons partie depuis notre naissance. Nos enfants vont bien : ils sont aimés, entourés ; ils ont des références de toutes sortes et bien peu de gens les regardent de travers à cause de la vie privée de leurs parents. Malgré tout, je ne cesse de me dire que j’ai beaucoup de chance d’être née quelques kilomètres au Nord de la frontière partagée par nos deux pays. Il me semble pourtant insensé qu’en Europe, entre des pays partageant les valeurs qui fondent l’Union européenne, ce soient la chance et quelques kilomètres qui décident de faire de nous des citoyens à part entière ou bien des gens sans droit, condamnés aux marges et à l’insécurité pour la seule raison que nous sommes gays ou lesbiennes. Pour illustrer mon propos, laissez-moi vous raconter mon histoire.

Il y a presque neuf ans, je suis tombée amoureuse d’une femme qui m’a aimée en retour. C’était en 2004. Un an auparavant, la Belgique avait légalisé le mariage pour tous. Aussi n’avons-nous pas eu à nous inquiéter. Par cette loi, non seulement le gouvernement nous avait offert l’égalité des droits mais en plus, nos couples avaient gagné en légitimité. Puisque nous pouvons nous aimer légalement, fonder un foyer officiellement, qui pouvait encore nous traiter comme des marginaux, dire que nos histoires d’amour valent moins que celles des hétéros ? Nous nous sommes mariées en 2008 et notre union n’avait déjà plus rien d’exceptionnel. L’officier de l’état civil s’est félicité de pouvoir célébrer ce mariage. Conscient de vivre dans un pays pionnier, il a reconnu avoir évolué sur la question grâce à cette loi et à tous les couples homos qu’il avait pu rencontrer et unir.

Contrairement à mes ami(e)s français(es), je n’ai pas peur qu’à ma mort mon épouse doive payer des droits de succession élevés. Si je suis transportée à l’hôpital, je sais que c’est elle qu’on préviendra en premier, c’est à elle que l’on demandera de prendre des décisions importante concernant ma santé si je ne pouvais les prendre moi-même. Je sais qu’elle ne serait pas écartée des salles de soins « parce qu’elle n’est pas de la famille. » Ce mariage a fait d’elle ma plus proche parente, mon amour légitime reconnu de tous. C’est tout ce que souhaitent vos concitoyens qui militent aujourd’hui pour le mariage pour tous.

Nous marier était aussi pour nous une étape dans la construction de notre foyer. Quelques mois plus tard, nous avons entamé des démarches pour devenir parents. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours rêvé d’être maman. La découverte de mon homosexualité n’a rien changé à cela. Je savais aussi que ma femme serait une mère extraordinaire. Un parcours en PMA n’est jamais simple : cela n’a rien à voir avec « une balade au supermarché » ou avec « l’achat d’un animal de compagnie » comme le maintiennent certains opposants au projet de loi. Pour nous, entre le premier rendez-vous et ce fameux coup de fil nous confirmant un test positif, se sont écoulés deux ans, deux années d’espoirs déçus, d’attente, de traitements, d’échographies de contrôle, de prises de sang, de larmes. Ce fut éprouvant comme ça l’est pour tout couple entreprenant l’aventure. Mais ce n’est rien comparé aux épreuves que traversent les couples de lesbiennes en France lorsqu’elles veulent réaliser le même rêve bien légitime.

Je n’ai pas dû prendre plusieurs trains pour me rendre à la clinique. Je n’ai pas dû trouver un gynécologue qui accepte de me suivre malgré une loi qui le lui interdit. Nous n’avons pas dû payer des sommes exorbitantes pour nous offrir médicaments, billets de train ou d’avion, nuits d’hôtel, etc. Je n’ai pas dû mentir à mon employeur pour m’absenter du travail les jours d’insémination. En Belgique, la PMA est accessible à toutes les femmes, les examens et les interventions sont prises en charge par la sécurité sociale, les patientes sont protégées de tout licenciement abusif comme pendant une grossesse. Voilà de quoi rendre ce parcours plus facile à vivre !

Notre enfant, nous l’avons conçu ensemble. Notre fille est issue de notre couple. Pas biologiquement bien sûr, mais ça nous le savons, nous l’assumons et nous lui expliquons qu’elle a été conçue grâce à la graine d’un monsieur généreux. Mais nous lui disons aussi que nous sommes ses parents, qu’elle est le fruit de notre amour, notre projet de vie commune. Nous l’avons attendue ensemble pendant les deux ans de PMA, puis pendant les huit mois qu’a duré ma grossesse. Mon épouse est sa mère autant que moi. Elle est là pour elle depuis le commencement. Elle lui parlait dans mon ventre avec sa voix et avec ses mains. A sa naissance, c’est elle qui l’a rassurée la première alors qu’elle était examinée par les médecins dès sa première minute de vie. Elle l’a conduite elle-même en néonat’, emballée dans des draps comme un petit paquet très léger. Au quotidien, depuis maintenant presque vingt mois aujourd’hui, nous nous occupons d’Emma à égalité et je peux dire que c’est une enfant heureuse et parfaitement équilibrée.

Cette histoire de parentalité, d’amour, c’est la nôtre mais elle ressemble trait pour trait à celle de milliers de familles françaises. A ceci près que les lois de notre pays ont permis à mon épouse d’adopter notre fille et d’ainsi faire reconnaître légalement la filiation qui les lie, alors qu’en France cette démarche est impossible. Mon épouse peut maintenant inscrire Emma à l’école, prendre pour elle des décisions médicales, faire toutes les choses que font les parents sans avoir à se poser de questions. Les compagnes lesbiennes de mères biologiques ont maintenant droit à un congé de naissance en Belgique, un soutien non négligeable pour accueillir son enfant comme il se doit. Ma fille a ainsi deux mamans mais aussi quatre grands-parents légaux comme tous ses cousins et cousines. Personne ne peut la séparer arbitrairement de celles qui assurent son éducation au quotidien.

Ceci dit, l’adoption n’est qu’une solution insatisfaisante : elle prend du temps (pendant lequel nos enfants restent insécurisés), elle n’est pas adaptée à la réalité de nos familles (nous avons dû rencontrer des psys d’organismes d’adoption qui reçoivent habituellement des couples en attente d’enfant, pas des couples qui viennent les voir avec leur bébé déjà né) et enfin, elle coûte inutilement à la société puisqu’elle mobilise des juges, des policiers, des travailleurs sociaux, tout ça pour faire reconnaître une filiation qui est déjà, dans les faits, reconnue par tous. La reconnaissance en mairie ou la présomption de parenté pour les couples mariés seraient éminemment plus adaptées et efficaces.

J’aurais sans doute encore beaucoup de choses à vous dire mais j’ai déjà été longue. J’espère que ce témoignage pourra vous éclairer à l’heure de voter les lois qui rendront plus facile la vie de milliers de familles françaises. Il faut que Jules, Augustin, Calixte, Victoire, Romane, Mathys et tous les autres enfants français qui vivent dans des familles homoparentales aient les mêmes droits qu’Emma, Hanaë, Willow, Alexandre, Juliette et tous les autres enfants d’homos qui ont eu la « chance » de naître au nord de la frontière franco-belge. Je veux surtout vous rassurer : en Belgique, ces lois n’ont eu d’autres conséquences que l’égalité des droits et l’ouverture des esprits vers plus de tolérance. Cela n’a strictement rien changé pour tous les autres couples. Je suis pourtant certaine que nous y avons tous gagné en diversité.

 

Annelore (Belge, lesbienne, mariée, maman)

 

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