Témoignage de Sophie (27)

10 Jan

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours su, j’ai toujours dit : je serai un jour enceinte, je serai maman, je fonderai une famille. Je ressentais cela au plus profond de moi comme la chose la plus essentielle de ma vie.

Alors quand à 25 ans, après plusieurs déceptions avec des hommes et ma première expérience avec une femme, j’ai compris que j’étais lesbienne, cela a été un choc. Comment concilier ce rêve de maternité et en même temps ce qui était devenu une telle révélation de moi ? Construire sa vie pas à pas, affronter chaque obstacle avec la plus grande des déterminations, sans jamais rien lâcher ! Aller au bout de ses rêves même si le chemin est plus sinueux !

Il y a maintenant 13 ans de cela, j’ai su que c’était elle. Celle qui ferait battre mon cœur, celle avec qui je franchirai les montagnes.

Lentement, patiemment, nous avons construit ensemble un environnement aimant et confortable à notre ultime projet : faire accepter notre choix de vie dans nos familles (étape au combien difficile à elle seule), acheter une maison, avoir un travail stable, … Et après de longues, si longues réflexions (que les hétérosexuels sont très rares à avoir) nous avons choisi de mener deux parcours en parallèle. Je démarre le projet d’IAD en Belgique pendant que ma compagne démarre celui de l’adoption. Nous étions alors loin d’imaginer quels parcours du combattant nous allions affronter ensemble dans ces deux projets !

C’est notre fille que nous avons eu la chance d’accueillir en premier.

Comment raconter ce projet si lourd ? La procédure relative à l’IAD est déjà tellement difficile à porter… Celles qui sont passées par là le savent bien : multiplication des examens médicaux, prises de sang, stimulations hormonales, examens gynécologiques… : j’avais presque l’impression que mon corps ne m’appartenait plus… Alors, y ajouter des complications juste parce que je n’avais pas la bonne orientation sexuelle, c’est juste insupportable. En tant que lesbienne, je dois donc ajouter :

 – Trouver le bon gynécologue qui ne jugera pas, qui sera compétent, qui acceptera à la fois de suivre les directives médicales d’un docteur belge inconnu et de se mettre hors la loi en France. (Merci encore à cette merveilleuse femme)

 –  Faire de multiples trajets ensemble ou seule, en train ou en voiture, loin si loin.

 – Avoir la chance de pouvoir quitter son travail du jour au lendemain pour aller en Belgique au moment T sans que l’on me questionne.

 – Investir une réelle fortune (j’ai ici une pensée pour celles qui s’orientent vers une insémination artisanale à risque car elles ne peuvent faire d’IAD pour des raisons si bassement financières)

 – Essayer encore et encore : 8 fois en vérité !

 Tant de pleurs, tant de déceptions, une fausse-couche qui m’a pendant longtemps détruite physiquement et psychologiquement, … Une véritable épreuve d’endurance !

Et puis le rêve se réalise : je suis enceinte, enfin. Enceinte avec la personne que j’aime à mes côtés. Nous sommes prêtes depuis si longtemps à l’accueillir, à l’aimer, à en faire le centre de notre vie. Je pourrais mourir pour ma fille, mourir juste pour la protéger. Elle m’est si précieuse… La vie à deux était déjà belle mais sa venue à illuminer notre couple. Nous sommes enfin une famille !

Mais cela ne nous suffit pas. Notre famille est encore incomplète : nous attendons maintenant notre fils adoptif. Un an de procédure en France et plus de 3 ans d’attente ensuite, plus de 3 ans que nous le connaissons sans pouvoir le toucher, le serrer, le rassurer. Lui qui est seul dans cette crèche parmi tant d’autres. Abandonné si petit, oublié dans la masse de ces enfants en détresse et déjà abimé par la vie.

Pour nous, la procédure d’agrément n’aura été qu’une vaste supercherie comme tant d’autres couples homosexuels ! Ma compagne porte officiellement ce projet tellement lourd, en célibataire, pendant que je reste avec notre fille tapis dans l’ombre. Ne rien laisser en apparence, ne pas mentir pour garder sa conscience mais être obligée de faire de l’omission. Etre obligée d’adopter seule car de toute façon les couples homosexuels n’ont aucune chance d’adopter un enfant en se déclarant comme tels.

Si l’IAD est un parcours éprouvant, l’adoption est le combat de toute une vie. Et être deux est un atout considérable, être surtout reconnues comme un couple par l’ensemble des partenaires sociaux est essentiel. Car, bien sûr, notre fils a été brisé par son début de vie et nous avons besoin du soutien des professionnels de l’enfance pour le protéger et soigner ses blessures.

 – Se battre ensemble pour que le système scolaire ne l’écarte pas, ne le considère pas comme différent.

– Se battre ensemble pour la société entière comprenne qu’il est un survivant, abandonné qui n’a eu aucune affection pendant 3 ans.

– Se battre ensemble face à une pédopsychiatre qui explique que notre homoparentalité est peut être source de ses difficultés …

 Voilà donc la seconde supercherie de l’adoption : si ma compagne est le seul parent adoptif officiel, nous sommes reconnues au quotidien comme une véritable famille homoparentale par l’ensemble des partenaires sociaux que nous côtoyons !

Alors voilà. Notre famille n’est ni mieux ni moins bien qu’une autre. Elle a de grand moment de bonheur mais aussi de malheur comme n’importe quelle autre. Juste une famille dont je suis tellement fière !

Nous sommes en effet fières de notre parcours, de notre courage, fières de nos enfants. Eux-mêmes nous disent combien ils aiment leur famille, combien ils sont fiers de leur différence. J’avoue que nous avons de la chance : nous sommes largement épargnés par l’homophobie et nous sommes entourés de personnes bienveillantes (famille, amis, voisins, collègues) qui contribuent à notre bien-être familial.

Malgré les obstacles et grâce à cette détermination qui m’habite, mon rêve de petite fille s’est donc réalisé.

Pourtant j’ai peur car il peut à tout moment être détruit. Je n’ai aucun droit ni devoir envers mon fils, ma compagne n’a aucun lien de filiation avec ma fille. Aucune décision ne peut être prise pour nos enfants en tant que mères sociales. Pire, si l’une de nous décède, nos enfants risquent au final de perdre leurs deux mères et d’être eux-mêmes séparés. C’est tout simplement inadmissible, abominable ! Et dans le cas le plus catastrophique, notre fils retournerait dans son pays d’origine, retournerait à sa misère sociale et affective.

Alors n’en déplaisent à certains, nous existons bel et bien. Quand va-t-on enfin décider de mettre un terme à cette mascarade ?! Nos familles réclament à corps et à cri, une reconnaissance sociétale et juridique pourtant élémentaire. L’égalité, c’est maintenant Mesdames et Messieurs les parlementaires !

 

Sophie

 

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