Témoignage de Vanessa (67)

22 Jan

Nous nous sommes rencontrées il y a 15 ans déjà.

Il nous a fallu ces 10 années pour construire, réfléchir, refuser, formuler, discuter, argumenter, douter, renoncer, s’opposer, se dépasser, oublier, désirer… un enfant. Il nous a fallu 10 ans pour décider de qui, de quand, de comment. Il nous a fallu quelques mois de plus pour oser appeler un hôpital en Belgique et quelques semaines pour rédiger une lettre de motivation…

Motiver = justifier par des motifs, apporter des raisons à

Quelles peuvent être les motivations au désir d’enfant ?

– Se conformer à la norme sociale : nous allions avoir trente ans, propriétaires et sans doute nous avions un plan de carrière. Le temps était venu de construire une famille… comme les autres 

 Donner une suite à notre histoire, que « ça continue même après la page »

– Ne pas décevoir nos mères, elles qui avaient peut-être tiré un trait sur nos maternités et sur le partage de leur propre expérience.

Nos motivations n’étaient pas différentes de celles des autres : nous avions coché la case du besoin de sécurité (un appart, un boulot). Venait ensuite un besoin d’identité (s’affirmer comme mamans aux yeux du monde à défaut d’avoir réussi à s’affirmer comme un couple au-delà de notre cercle intime – cela viendrait plut tard). Bien sûr, il était aussi question de réalité d’être, d’accomplissement de soi, de se projeter dans la vie…

Seulement nous, à la différence des autres, nous avions à apporter des motivations et nous devions tout justifier. Pour l’agrément d’un hôpital et pour la reconnaissance de nos proches.

Les étapes furent nombreuses, toutes stressantes. Et puis un jour, un médecin qui dit oui, et puis un jour, un rendez-vous à Bruxelles, et un résultat sanguin positif.

Pour moi, tout devenait simple. Et comme j’allais devenir Maman mais sans porter l’enfant, il me sembla tout à coup évident que tous ceux avec qui je passais du temps, devaient savoir qui j’étais. A commencer par mes collègues… Ce fut une libération. Pour ma compagne, ce fut moins facile : il lui fallut encaisser la froideur d’un grand frère adoré, les remarques profondément blessantes d’une mère ancrée dans son éducation, la désapprobation de collègues qui le lui feraient payer plus tard…

Cependant lorsque notre fille naquit, tout devint plus beau. Les proches qui avaient rejeté violemment notre désir d’enfants, accueillaient cette cousine le cœur débordant d’amour. Et notre couple avec.

Tout devenait tellement évident que nous décidions de recommencer tout de suite. Et en mai 2011, arrivait une petite sœur que j’avais cette fois portée.

Aujourd’hui, notre aînée a 3 ans, notre deuxième pas encore 2 ans. A l’école, à la crèche, dans la rue, elles sont nos filles, et nous sommes des parents comme les autres. C’est-à-dire avec nos propres caractéristiques.

Au même titre que cette femme de plus de 50 ans que je croise à l’école avec sa petite fille de 3 ans, de ce papa qui s’occupe tout seul de son fils, et de tous les autres.

Depuis la naissance des enfants, jamais nous n’avons ressenti d’oppositions, de rejets…

Jamais avant ces dernières semaines, et la violence de certaines paroles dans la presse, dans les manifs, dans des tracts…

Et  je me dis que nous avons de la chance, nous qui avons eu des enfants finalement assez facilement,  parce que Bruxelles n’est qu’à deux heures de chez nous, parce que nous avons « les moyens », parce que nous sommes des femmes aussi. Et je me dis que nous avons de la chance, nous qui habitons dans ce quartier où chaque directrice de crèche, chaque directrice d’école a déjà accueilli d’autres enfants de familles homoparentales. Et je me dis que nous avons de la chance, nous qui avons des enfants encore trop jeunes pour être confrontés aux paroles de haine, si fréquentes ces derniers jours.

Dans l’absolu, oui nous avons de la chance, mais pas la même chance que les couples mariés.

Biologiquement nos filles sont demi-sœurs, issues du même donneur.

Socialement, elles sont sœurs, élevées par les mêmes parents – une maman et une mamoune.

Légalement, ils n’existent aucun lien entre elles…

Comme il n’existe aucun lien entre notre aînée et moi, et entre notre cadette et ma compagne.

Pour combien de temps ? …

 

Vanessa

 

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